Les ambitions chinoises en Arctique se portent vers le grand Nord canadien

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Voici une suite, en quelque sorte, à mon post du 23 juillet sur l'Arctique. J'y parlais, entre autres, du voyage du Secrétaire d'Etat américain, Mike Pompeo, en Scandinavie où il avait dénoncé les appétits de certaines nations et la nécessité de mettre en place une réponse régionale concertée à ces appétits.  

"Cette mission est encore plus urgente face à la nouvelle compétition dans la région de pays qui ne respectent pas toujours ou pas du tout les règles", avait ainsi déclaré Pompeo lors d'une conférence de presse. Dans son collimateur: la Russie bien sûr mais aussi la Chine.

Pékin qui est membre observateur du Conseil de l'Arctique depuis 2013 et se considère comme une puissance "proche de l'Arctique", veut développer des "routes de la soie polaires" (voir la photo ci-dessus du brise-glace chinois Xue Long 2). 

Illustration de la poussée chinoise en Arctique: l'achat d'une mine d'or en territoire canadien.

Le gouvernement canadien va-t-il bloquer la vente de la mine de Hope Bay et de la société TMAC Resources Inc. à la société chinoise Shandong Gold Mining Co ? 97 % des actionnaires de TMAC ont approuvé la vente pour 149 millions de dollars US.

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Or, avec cette mine viennent un aérodrome et un port. Ceux-ci pourraient permettre à la Chine de prendre pied au cœur de l’Arctique canadien et d’y mener des activités duales comme l'explique, dans un entretien à Ouest-France, Mikaa Mered, professeur de géopolitique des Pôles (Arctique et Antarctique) à l’Institut Libre d’Étude des Relations Internationales (ILERI, Paris), auteur de Les Mondes Polaires (PuF, 2019) et expert-évaluateur auprès de la Commission européenne.

Cet achat chinois au Canada a une dimension stratégique. En quoi consiste-t-elle ?
En rachetant l’opérateur canadien TMAC, le groupe chinois Shandong Gold mettrait la main sur le site aurifère de Hope Bay, actif depuis 2017. Son exploitation est potentiellement très importante pour l’économie du Nunavut, qui a déjà généré 1,5 milliard de dollars canadiens d’investissement depuis 30 ans. Malgré des voix appelant depuis janvier 2020 au rachat de TMAC par l’une des sociétés autochtones locales, seul SD Gold s’est manifesté et a trouvé un accord de rachat en mai dernier. Depuis, la polémique fait rage car SD Gold est en réalité une société détenue et administrée directement par le gouvernement central chinois et mène désormais des opérations immobilières.

Quels sont les dangers induits par cette acquisition ?
Il y a deux dangers. D’abord, la polémique divise une fois de plus les populations locales favorables au rachat et le personnel politique d’Ottawa qui privilégie les considérations géopolitiques. Mais surtout, le véritable danger est que cette mine peut devenir un point d’ancrage territorial et logistique majeur pour la Chine au cœur même de l’Arctique canadien. En effet, la mine de Hope Bay, détenue à 100 % par TMAC, est en réalité un vaste terrain côtier de l’océan Arctique de 80 kilomètres de long sur 20 de large, soit 16 fois la superficie de Paris. Le site dispose déjà d’un port, d’une centrale électrique, d’une piste de 1 525 m, d’un réseau routier  et de tout le nécessaire pour bâtir une petite ville autonome. L’important dans ce rachat est bien plus l’opération immobilière que la mine elle-même. Après avoir échoué à acquérir des terrains en Norvège, en Islande et au Groenland depuis 2011, le gouvernement chinois, via SD Gold, pourrait enfin acquérir un vaste territoire au cœur du Passage du Nord-Ouest et y construire des infrastructures stratégiques d’envergure en toute légalité et y mener des activités duales, civiles et militaires, en toute discrétion.

Quelle est la stratégie arctique chinoise ?
Elle est particulièrement ambivalente. D’un côté, la Chine affiche un respect des prérogatives et des territoires de chacun des huit États de la région et une volonté de coopération scientifique appuyée. Grâce à cela, elle a été accueillie comme observatrice ou comme partie prenante active, non sans réticences, au sein de nombreuses instances de dialogue et de gouvernance du Grand Nord. En 10 ans, Pékin a développé une véritable clientèle arctique captive sur les plans politique, industriel et scientifique, parmi lesquels on retrouve des acteurs français.Dans le même temps, elle joue sur toutes les zones d’ombre et les négligences occidentales ou russes possibles pour essayer de bousculer l’ordre établi, même à la marge. Politique agressive de captation de matières premières à long terme, jumelages déséquilibrés, récupération d’associations autochtones, promotion de concepts questionnant la légitimité géopolitique des États riverains, offres de subventions et financements d’infrastructures stratégiques ou encore prises de participations capitalistiques par des entreprises d’État, comme dans le cas de Hope Bay. Bref, en forçant les États-Unis, la Russie, le Danemark ou encore le Canada à se positionner sur elle, la Chine parvient, lentement mais sûrement, à orienter le jeu arctique vers ses intérêts.

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Publication : jeudi 30 juillet 2020